Ad honorem Immaculatae Conceptionis Mariae Dans la mission charismatique
1 AD HONOREM IMMACULATAE CONCEPTIONIS MARIAE Dans la mission charismatique
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3 AD HONOREM IMMACULATAE CONCEPTIONIS MARIAE Dans la mission charismatique Conférences Sous la direction du Père Tomasz Nowaczek MIC Curie Générale de la Congrégation des Pères Mariens PROM I C Rome / Varsovie 2022
4 Traduction du polonais : Colette Courtoy – Anna Paderewska-Gryza Lecteur-correcteur : Père Oumarou Yves MIC Illustration de la couverture : Le manuscrit de Norma Vitae ainsi qu’un petit autel portatif représentant l’image d’un œil dans un triangle – symbole de la Divine Providence – au Sanctuaire du Saint Père Stanislas Papczyński à Marianki, Góra Kalwaria. IVe page de couverture : Logo du 350e anniversaire de la Congrégation des Pères Mariens Couverture : Hanna Woźnica-Gierlasińska Mise en page numérique et édition technique : Eliza Wiśniewska Tous les passages bibliques cités proviennent (sauf indication contraire) de : AELF (Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones) ISBN 978-83-7502-981-9 Impression et reliure : druk-24h w Białymstoku
5 TABLE DES MATIÈRES Liste des abréviations. 7 Andrzej Pakuła MIC Avant-propos . 9 Tomasz NOWACZEK MIC Introduction. 11 TOMASZ NOWACZEK MIC Janvier 2023 : Pro Christo et Ecclesia contre un catholicisme flexible Au sujet de la fidélité évangélique. 13 TOMASZ NOWACZEK MIC Février 2023: Le gène de la miséricorde Au sujet de la guerre et de la paix . 23 KRZYSZTOF STĄPOR MIC Mars 2023: Marien au service des malades Au sujet de la proximité dans la maladie et la souffrance. 31 TOMASZ NOWACZEK MIC Avril 2023: Oblatio de Papczyński contre Narcisse de Caravage Au sujet du courage perdu . 38 ŁUKASZ MAZUREK MIC Mai 2023: Les Mariens Au sujet d’hommes véritablement consacrés. 47 TOMASZ NOWACZEK MIC Juin 2023: Vers une «jeunesse d’esprit ” Au sujet de la personne dans le cyberespace . 57
6 TOMASZ NOWACZEK MIC Juillet 2023: Un nain sur le dos d’un géant Au sujet de la conscience perdue. 67 TOMASZ NOWACZEK MIC Aout 2023: La vie, ce n’est pas un euphémisme Au sujet de l’espoir de paternité et de parentalité pour les personnes infertiles . 76 ŁUKASZ MAZUREK MIC Septembre 2023: Une «vieille» initiative, un homme nouveau ! Au sujet de l’expérience de la miséricorde de L’Immaculée Conception jusqu’à la condition des Mariens aujourd’hui . 85 TOMASZ NOWACZEK MIC Octobre 2023: Le mégaphone de Dieu qui rend vivant un monde sourd Au sujet de la souffrance et la mort. 92 KRZYSZTOF STĄPOR MIC Novembre 2023 : Vivre la souffrance par un Marien en communauté Au sujet de l’empathie par étapes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 TOMASZ NOWACZEK MIC Décembre 2023: Skin in the Game – une culture de transfert du risque sur les autres Au sujet de la responsabilité perdue. 108
7 Liste des abréviations ChV Exhortation apostolique post-synodale «Christus vivit» du Saint-Père François aux jeunes et à tout le peuple de Dieu, Loreto, 25 mars 2019. DC Encyclique «Deus caritas est» du Saint-Père Benoît XVI aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux personnes consacrées et à tous les fidèles laïcs sur l’amour chrétien, Rome, 25 décembre 2005. EE Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, Éléments essentiels de l›enseignement de l›Église sur la vie consacrée, appliqués aux Instituts se consacrant au travail apostolique, 31 mai 1983. GS Concile Vatican II, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps «Gaudium et Spes», Rome, 7 décembre 1965. K Constitutions et Directoire de la Congrégation des Pères Mariens de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge Marie. Editio typica, Curie générale des Pères Mariens, Rome 2018. KKK Catéchisme de l’Église catholique, Pallottinum, Poznań, 2002. MW Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, À vin nouveau, outres neuves. Depuis le Concile Vatican II, la vie consacrée et les défis encore ouverts. Orientations. Édition des Sœurs de Loretto, Warszawa 2017. PF Lettre apostolique «Porta Fidei» de Benoît VI par laquelle est promulguée l’Année de la Foi, Rome, 11 octobre 2011. VC Exhortation apostolique post-synodale «Vita consecrata» du Saint-Père Jean-Paul II aux évêques et au clergé, aux ordres et aux congrégations religieux, aux sociétés de vie apostolique, aux instituts séculiers et à tous les fidèles sur la vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde, Rome, 25 mars 1996.
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9 Avant-propos La publication Dans la mission charismatique de la série Ad honorem Immaculatae Conceptionis Mariae, dirigée par le père Tomasz Nowaczek MIC, et dont il est en grande partie l’auteur, est le quatrième et dernier livre prévu à l’occasion du Jubilé du 350e anniversaire de la naissance de la Congrégation des Pères Mariens. Il clôt un cycle de méditations liées à l’histoire, la spiritualité et le charisme de la communauté religieuse fondée en 1670 par saint Stanislas de Jésus et Marie Papczyński. Les trois ouvrages précédents se sont concentrés principalement sur des questions liées à l’histoire et à la théologie de la spiritualité de la Congrégation des Pères Mariens, en particulier : en ce qui concerne la fondation même de cette communauté, c’est-à-dire l’acte Oblatio prononcé à Cracovie le 11 décembre 1670 par le saint Fondateur ; ensuite, le charisme fondateur et ses éléments les plus essentiels ; l’année dernière (troisième livre) on a entrepris une réflexion sur l’histoire extrêmement difficile de la Congrégation et son chemin pascal. Le présent ouvrage a une intention quelque peu différente. L’intention du Rédacteur, qui est l’Auteur de toute la conception et de la plupart des conférences, est d’essayer de transformer les méditations précédentes, à savoir ce qui est reconnu comme charisme, en praxis. Et il s’agit aussi bien de praxis par rapport au style de vie des pères Mariens (il s’agit évidemment ici de qualité de vie), qu’également, ou peut-être surtout, de l’apostolat ; plus largement : toutes les activités extérieures de la Congrégation. D’où le titre de cette publication : Dans la mission charismatique. Dans son introduction, le père Tomasz Nowaczek, MIC, stipule humblement que «Dans les textes proposés pour les journées de récollection, il serait vain de trouver un appel à des changements violents ou même à un vacarme qui devrait relancer la Congrégation». Moi, pourtant, je rêverais que ces conférences profondes et sérieusement réfléchies suscitent un vacarme positif. Car si, dans la langue polonaise courante, vacarme signifie aujourd’hui discussion bruyante ou même retentissement autour d’une question, le meilleur fruit serait de lancer une discussion sérieuse et même polémique sur la manière dont le charisme de la Congrégation fondée par saint Stanislas devrait être actualisé et exprimé aujourd’hui, c’est-à-dire dans le contexte des tendances culturelles contemporaines, des transformations sociales, de la sensibilité
10 et des besoins actuels de l’Église et du monde. C’est justement l’objet des conférences contenues dans le livre. Le Rédacteur lui-même le note, écrivant avec espoir, un peu plus loin dans l’introduction, qu’il aimerait que ses conférences et celles des deux autres auteurs (les pères Krzysztof Stąpor MIC et Łukasz Mazurek MIC) inspirent «la foi et le courage de participer à une discussion au sujet du ministère pastoral en tant qu’émanation de la compréhension et du vécu du charisme de la Congrégation». Entreprendre la question de cohérence entre la réflexion historique, théologique et spirituelle et la pratique de la vie religieuse ainsi que l’activité apostolique est essentielle. L’Église contemporaine, en la personne du Pape François, appelle tout le monde, y compris les personnes consacrées, à entreprendre un discernement évangélique qui serait d’écouter l’Esprit Saint et de répondre à Son appel. Cet appel résonne toujours dans une situation historique déterminée et, dans le langage de l’Église, s’appelle «lire les signes des temps». Sans aucun doute, un tel signe est, pour la Congrégation des Pères Mariens, le Jubilé de son 350e anniversaire qui se termine. Les questions fondamentales sont : comment, dans le contexte du Jubilé, nous déchiffrons l’appel de l’Esprit Saint, à quoi il nous appelle, si nous sommes ouverts à Sa voix et prêts à abandonner non seulement nos concepts et nos vieux schémas de pensée, mais également nos habitudes de vie, notre confort. En d’autres termes : si nous possédons cette nouveauté et cette fraîcheur de cœur et d’esprit qui nous permettent de sortir des structures mentales habituelles et de risquer ce qui est inconnu, ce qui est nouveau, ce qui n’est pas à notre goût ; et ce que l’Esprit Saint peut attendre de nous. C’est à ces questions et à d’autres semblables, bien que souvent posées différemment, que cherchent à répondre les Auteurs de ce livre. Je remercie sincèrement le Rédacteur pour le traitement original de ces questions. Je remercie tous les Auteurs pour l’effort fourni pour entreprendre les recherches, écrire leurs pensées et partager leurs réflexions. Je suis confiant que ce livre approfondira l’amour de l’Église et de notre Congrégation, qu’il permettre de mieux comprendre les nombreuses questions importantes pour la vie de foi et que, finalement, il la renforcera. Andrzej Pakuła, MIC Supérieur général À Rome, le 6 août 2022, En la fête de la Transfiguration
11 Introduction La Commission Générale pour le Jubilé Général a préparé un programme pour la célébration du 350e anniversaire de la Fondation de la Congrégation pour les années 2019-2023, mais, en raison de la pandémie, il est devenu complètement obsolète. Non seulement, nombre de conventions, symposiums ou congrès intéressants prévus pour l’ensemble de la Congrégation n’ont pas eu lieu, mais dans les communautés, l’enthousiasme pour la célébration s’est éteint assez vite. Les éléments significatifs de cette époque qui resteront en permanence dans l’esprit des Mariens, seront : la découverte et la relecture d’Oblatio de notre Père saint Stanislas Papczyński, la belle Croix du Jubilé avec son iconographie présentant l’essence de notre vocation et mission charismatique, les textes des journées mensuelles de récollection, et, surtout, la conscience que la parole de Dieu est vraie quand Il dit : «Mes chemins ne sont pas vos chemins, et vos pensées ne sont pas Mes pensées» (cf. Is 55,8). Espérons que cette conscience se traduira par un besoin réel de pratiquer un discernement spirituel des signes des temps et le courage de les accueillir avec confiance, afin de rechercher et de réaliser exclusivement «la volonté de Celui qui nous a choisis dès la fondation du monde et nous a destinés à aller et à porter du fruit» (cf. Jn 15,16). Une telle expérience spirituelle peut nous conduire vers l’homme qui, comme d’habitude, «sans le Christ, est incapable de comprendre sa vocation la plus profonde – d’où vient et où va sa vie»1 . Essayons donc, en nous rappelant plus de 350 ans d’histoire de notre Congrégation, de toucher l’actualité présente de la mission charismatique qui est notre héritage et qui, selon la volonté de Dieu, exige d’être assumée toujours de manière nouvelle pour Sa gloire et pour le salut du monde. Dans les textes proposés pour les journées de récollection, il serait vain de trouver un appel à des changements violents ou même à un vacarme qui devrait relancer la Congrégation. Je souhaiterais cependant que ces textes éveillent en nous la foi et le courage de participer à une discussion au sujet 1 Cf. Jean-Paul II, homélie sur la place de la Victoire à Varsovie le 2 juin 1979, https://www. ekai.pl/dokumenty/homilia-jana-pawla-ii-wygloszona-podczas-mszy-sw-na-placu-zwyciestwa (accès le 28.04.2022).
12 du ministère pastoral en tant qu’émanation de la compréhension et du vécu du charisme de la Congrégation, qui est un don de Dieu pour l’Église. Il serait vraiment fantastique que les confrères s’engagent, et, confiants en euxmêmes et dans la mission mariale, préviennent les hommes contemporains des erreurs et de la conviction aveugle du prétendu triomphe des idéologies rejetant Dieu. Pour cela, il faut une vision inspirée de manière semblable à celle que nous voyons chez le Fondateur lui-même, ensuite chez le Rénovateur, et plus tard chez les nombreux pères de la Congrégation qui ont trouvé les moyens appropriés pour présenter le Christ. C’est toujours Dieu qui a été leur inspiration : «Mais Dieu Lui-même (à qui appartiennent les louanges et les actions de grâces éternelles et infinies), comme Il m’a providentiellement, à savoir avec miséricorde et sagesse, miraculeusement éveillé à cette œuvre, Il l’a réalisée et la réalise pour les siècles des siècles»2. C’est dans cet esprit, et avec l’espoir que la dernière année du Jubilé sera bien vécue, que nous transmettons à nos Frères les textes de méditations ci-dessous pour chaque mois de l’année 2023. 2 Św. Stanisław Papczyński, Założenie Domu Skupienia, Fundatio Domus Recollectionis [Fondation d’une maison de récollection, Fundatio Domus Recollectionis], dans : Św. Stanisław Papczyński, Pisma zebrane [Recueil de textes], PROMIC - Wydawnictwo Księży Marianów MIC, Warszawa 2016, p. 1290.
13 TOMASZ NOWACZEK MIC Varsovie, Pologne Janvier 2023 Pro Christo et ecclesia contre un catholicisme flexible Au sujet de la fidélité évangélique Parole de Dieu : 2 Tim 4, 1-5 Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de Sa Manifestation et de Son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire. Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques. Mais toi, en toute chose garde la mesure, supporte la souffrance, fais ton travail d’évangélisateur, accomplis jusqu’au bout ton ministère. SOURCES Saint Stanislas Papczyński, Regard au profond du cœur de Stanislas de Jésus et Marie, ancien Piariste, Supérieur de la Congrégation de l’Immaculée Conception des Pères Récollets, dans : St Stanislas Papczyński, Pisma zebrane [Recueil de textes] PROMIC – Wydawnictwo Księży Marianów MIC, Warszawa 2016, pp. 604-607 Dimanche de la Pentecôte «Si quelqu’un M’aime, il gardera Ma parole» (Jn 14, 23). Considère que l’expression de l’amour parfait consiste à garder l’enseignement de Dieu. Car, comme les enfants qui vouent un véritable amour à leurs parents s’efforcent d’accomplir très parfaitement leur volonté, de même ceux qui vou-
14 draient, en tant que fils de Dieu, appartenir à ceux qui aiment le Père le meilleur et le plus haut, devraient veiller à observer parfaitement Ses commandements. Au contraire, indigne du nom de fils est celui pour qui, sourd à tous les commandements, ils résonnent comme un conte de fées et nombreux sont ceux qu’il considère comme inutilement imposés par le père. C’est pourquoi, celui qui ne se soucie pas des affaires de Dieu ne peut être considéré, pas même comme un serviteur de Dieu. Car l’Infinie Bonté se plaint ainsi de ceux-la : «Pourquoi m’appelez-vous en disant : “Seigneur ! Seigneur !” et ne faites-vous pas ce que je dis ?». (Lc 6, 46). C’est donc à toi qu’appartiendra de tendre vers l’union parfaite en observant loyalement les lois et enseignements de Dieu, ainsi que de ceux qui Le remplacent. «Mon Père l’aimera [...]» (J 14, 23). Considère combien se réjouissent ces serviteurs qui, par leur obéissance, gagnent non seulement le cœur des enfants mais aussi celui des parents. Car lorsqu’ils gagnent leur bienveillance, ils se réjouissent car ils pensent que, sous son haleine, ils mèneront un rythme de vie très paisible. La Vérité promet une même bienveillance à quiconque lui est soumis, car, par une obéissance et service véritables, celui-ci gagnera non seulement Son amour, mais également celui du Père Éternel et Tout-Puissant et du Seigneur le Plus Gracieux. Il dit : «Et Mon Père l’aimera». Ô bonheur de l›âme aimant Jésus ! Ô bonheur d’un esprit soumis à l’Esprit Saint ! Pense à ce que, dans la vie, tu pourrais rencontrer de plus heureux que d’être aimé par Dieu ? Car lorsque Dieu aime quelqu’un, se produit la plus merveilleuse des choses. Veille cependant à répondre à l’amour de Dieu pour toi par un amour semblable (qui pourrait jamais y arriver ?), une soumission très humble, une volonté de servir, un service courageux et une obéissance constante. [...] Ces choses constituent le critère pour reconnaître les esprits de Dieu. Si donc l’oppression les précède, c’est un bon signe de la grâce de Dieu qui doit être accordée à l›âme humaine, comme l›a dit quelqu’un : «Nous ne sommes presque jamais plus proches de Dieu que lorsque nous sommes en difficulté. Et Nahum dit : Le Seigneur – dans l’ouragan et la tempête, Son chemin !» (cf. Na 1, 3). L’Esprit vient à l’homme avec un bruit et une clameur, lorsque l’âme est ébranlée, troublée et contrite. Enfin, Il vient aussi du ciel, envoyé par le Christ Seigneur, de cette forteresse immortelle du Souverain Céleste triomphant. Car les mauvais esprits provenant du marais infernal – je vous le dis – atteignent l’âme sous forme de doux murmures, elles la chatouillent agréablement, mais après
15 leur départ, elles laissent des milliers de remords, des milliers de dards, des milliers de douleurs des plus cruelles. Au contraire, bien sûr, l’Esprit du Seigneur, précédé de l’angoisse, vient dans un tumulte, avec bruit ; après Lui cependant, il reste des traces sous forme de joie, de mille consolations, mille fruits et mille biens. Si donc, avant le saint banquet, tu as été oppressé, soit à cause de te imperfections, soit à cause du désir d’obtenir la grâce de Dieu, ou pour toute autre cause, sois assuré que tu as reçu le Saint-Esprit, qu’accompagneront des consolations inouïes. MÉDITATION La dernière décennie de l’histoire de l’Église a été une période de révélation de certaines faiblesses, de découverte progressive de tendances à la rupture, qui se profilent, sans précédent, par exemple, dans l’Église des régions germanophones. Dans le cadre des consultations du synode sur la synodalité convoqué par le pape François durant les années 2021-2023, on a formulé quelques demandes aussi intéressantes qu’alarmantes. Le cardinal Reinhard Marx, de Munich et Freising, demande l’abolition du célibat obligatoire pour les prêtres dans l’Église catholique et n’exclut pas le sacerdoce des femmes ; le cardinal Jean-Claude Hollerich, archevêque de Luxembourg, à l’exemple d’un certain nombre de laïcs catholiques dans l’Église en Allemagne, demande un changement de l’enseignement de l’Église au sujet de l’homosexualité, estimant que les fondements sociologico-scientifiques de cet enseignement ne sont plus vrais1. Le président de la Conférence épiscopale allemande, l’évêque Georg Bätzing, invite également à un changement de l’enseignement de l’Église catholique au sujet de la sexualité, surtout en ce qui concerne l’homosexualité. Selon lui, la sexualité n’est pas un péché et un homosexuel pratiquant peut être un bon catholique. Il estime que lorsqu’un couple homosexuel vit mutuellement dans la fidélité et la responsabilité, il ne viole en rien sa relation avec Dieu. Comme d’autres, il soutient l’abolition du célibat et l’ordination sacerdotale des femmes2. 1 Cf. https://www.fronda.pl/a/kard-marx-chce-zniesienia-obowiazkowego-celibatu-lepiej- aby-byli-zonaci,173170.html; https://www.fronda.pl/a/z-niemiec-homoherezja-wylewa-sie-na- caly-kosciol-kard-hollerich-kosciol-musi-zmienic-nauczanie-nt-homoseksualizmu,173204. html. 2 Cf. https://pch24.pl/bp-georg-batzing-chce-zmian-cel-blogoslawienie-homozwiazkow-ikaplanstwo-kobiet/.
16 Dans un commentaire au sujet des opinions ci-dessus, George Weigel estime que la voie synodale allemande rejette l’Évangile. Le théologien américain qualifie ces efforts de projet light. Cela doit signifier des tentatives de former une Église détachée de l’Écriture et de la Tradition. C’est un catholicisme incapable de déclarer ce qu’il croit et comment il le croit. C’est une Église aux frontières ouvertes, incapable de définir ces idées et actions qui rompent la pleine communion avec le Corps Mystique du Christ. Mais le projet du light catholique conduira-t-il à la naissance d›un catholicisme vivant, accomplissant les tâches fixées à l’Église par le pape Jean XXIII et le concile Vatican II : la conversion et la sanctification du monde ? Weigel remarque également qu›un catholicisme vivant est celui qui accepte la symphonie de la vérité catholique comme une réponse à l’aspiration du monde à une véritable libération humaine et à une authentique communauté humaine. Le catholicisme light, ou le catholicisme flexible puisant du monde contemporain, est un catholicisme qui se meurt. Selon Weigel, il est particulièrement visible dans la voie synodale allemande. L’auteur parle de deux apostasies présentes de cette voie. La première est l’affirmation que l’histoire juge la Révélation ; il n’y a pas de points de référence stables pour l’auto-compréhension catholique ; c’est nous qui gouvernons, et non le Christ Seigneur. Il donne comme exemple : «Le Seigneur Jésus dit que le mariage est pour toujours ; la voie synodale peut changer cela. Saint Paul et toute la tradition biblique enseignent que l’activité des personnes de même sexe viole le plan divin d’amour humain inscrit dans notre création en tant qu’homme et femme ; la voie synodale peut changer cela parce que nous, postmodernes, le savons mieux3. Quant à la seconde apostasie, elle consiste à présenter la liberté comme une autonomie. Pourtant, la liberté en tant que volonté propre est un esclavage induit par soi-même. La liberté authentique est la libération par la vérité morale vers le bien et le beau. Le catholicisme flexible règne en maître dans les méditations de la voie synodale allemande. Le résultat ne sera pas un renouveau évangélique, mais un nouvel abandon de l’Évangile»4. Cela rappelle vivement l’époque de la crise de l’Église au tournant des XVe et XVIe siècles, lorsqu’ ont pris le devant les courants humanistes, caractérisés par un changement de mentalité et de mœurs sociales, qui ne plaçaient pas au centre le Christ, mais l’homme nouveau, remplaçant 3 Cf. https://www.fronda.pl/a/george-weigel-niemiecka-droga-synodalna-porzuca-ewangelie,173842.html. 4 Ibid.
17 l’amour de Dieu par l’amour de soi et l’amour surnaturel par l’amour des biens terrestres (plaisirs, honneurs, richesses). Ces courants ont joué un rôle de plus en plus important à la cour papale, et les nouvelles coutumes et le nouveau mode de vie avaient une influence considérable sur la perception de Rome par les fidèles. Une remarque essentielle : l’humanisme mentionné avait également un autre visage, catholique, qui n’impliquait pas nécessairement une rupture avec la manière présente jusqu’alors de comprendre le monde et la remise en question la civilisation chrétienne. Cette tendance humaniste et un certain style de piété y liée a influencé l’art, la peinture, la sculpture et l’architecture de la Renaissance. On n’y voit pas de rupture avec la vision théocentrique du monde et la disparition complète de la piété. Raphaël, Michel-Ange, Le Pérugin ou Botticelli, à la suite des théologiens, présentent dans leurs œuvres une réalité sanctifiée, imprégnée de la présence de Dieu. Ils s’efforcent de ne pas éviter de montrer la création du monde par Dieu, l’importance de l’Église, du ciel, du jugement dernier, la glorification du Christ ou de souligner l’autorité de Pierre. Les artistes de cette époque (XVe -XVIe siècles) montrent la Sagesse de Dieu en action, le temple vivant construit avec des pierres vivantes, choisies par Dieu. Ils parlent de
18 l’autorité papale des clés, du pouvoir de lier et de délier tant dans le monde temporel qu’éternel. C›est Dieu et non l›homme qui est resté au centre des préoccupations des maîtres de la Renaissance. «L›homme en lui-même, sans référence au Créateur, enfermé dans la temporalité, concentré sur sa grandeur et sa puissance ne les occupait pas»5. Que l’exemple de cette approche soit la Dispute sur le Saint-Sacrement de Raphaël. Cette œuvre est réalisée entre 1508 et 1509. On attribue à la fresque une triple signification. La partie supérieure du tableau représente de manière anagogique l’Église triomphante, et la partie inférieure est une allégorie de l’Église combattante. Les saints peints représentent les livres les plus importants de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le troisième ciel doit représenter la vision intellectuelle de Dieu. La Dispute est donc une représentation symbolique de toute la réalité sous la souveraineté de Dieu. Le premier ciel consiste en la connaissance de nous-mêmes, le deuxième la connaissance parfaite de la création, le troisième la vision de Dieu - contemplatio Dei. Petrus Galatinus résume ainsi les efforts des théologiens de son époque, inspirant de manière significative ses artistes contemporains : «Celui qui désire donc approfondir les mystères de Dieu (Dei arcana inspicere) dans la contemplation des choses divines, devrait, ayant rejeté les choses charnelles, s’élever spirituellement jusqu’au ciel de l’Écriture, comme Paul transporté au troisième ciel, et se tenir à la porte ouverte de l’Écriture même, afin de contempler les paroles secrètes, trop solennelles pour que l’homme puisse les prononcer»6. On voit clairement que la Bible est une source de compréhension et d’interprétation du monde, la réalité entourant l’homme. Le point de référence est le ciel, compris comme le lieu de la présence de Dieu. L’Église est l’épouse de Dieu. Le pape doit conduire les fidèles à la vie éternelle, à Dieu. Rome est la nouvelle Jérusalem symbolique, c’est la ville sainte, le centre du monde, où l’on entre au ciel, où on éprouve la communion avec Dieu. Le pape Sixte IV désirait que la chapelle principale de son palais soit une réplique du temple de Salomon à Jérusalem. Les artistes peintres devaient faire ressortir l’adoration, diriger l’attention des fidèles vers ce qui est éternel et immuable. L’ascèse devait conduire à la contemplation et à l’accomplissement de la volonté de Dieu. Cela n’avait rien de commun avec la seule esthétique. Les théologiens, les papes et les artistes ont suivi l’idée 5 Paweł Lisicki, Luter. Ciemna strona rewolucji [Luther. Le côté obscur de la révolution], Fronda, Warszawa 2017, p. 65. 6 Ibid, p. 66.
19 de présenter un programme théologique très précis ; c’est de cette manière qu’ils comprenaient leur mission et s’efforçaient d’y mobiliser les meilleurs maîtres, et de profiter des meilleurs moyens d’expression7. C’est dans une telle réalité qu’apparaît Stanislas Papczyński. Il était un enfant de son époque, conditionnée non seulement par la situation de la Pologne du XVIIe siècle, mais aussi par les réformes du Concile de Trente, qui étaient notamment une réponse à la réforme de Martin Luther. Le Concile voyait la vie religieuse comme un état pour parvenir à la perfection, ce que confirment les termes couramment utilisés tels via perfectionis ou via spiritualis. Inspectio cordis, petit ouvrage écrit par le Père Stanislas, recueil de méditations et de conférences, devant introduire l’auditeur ou le lecteur dans les réalités éternelles et immuables, qui prennent une forme concrète pour parvenir à la perfection évangélique. Selon lui, la perfection évangélique doit se fonder sur la Bible, surtout sur l’Évangile que les apôtres du Christ ont accueilli et incarné dans leur vie8. Il dit clairement que via perfectionis ou spiritualis est le style de vie propre aux apôtres, et que «tous les disciples du Christ sont Ses fils adoptifs et cohéritiers du royaume céleste». Cependant, les religieux y ont un plus grand droit car, ayant assumé les conseils évangéliques, ils professent la règle apostolique et s’efforcent d’imiter fidèlement la vie du Christ Seigneur9. Selon notre Fondateur, la perfection religieuse apparaît comme un processus. Au début se trouve l’initiative de Dieu, qui nous incite à rompre entièrement avec le péché et à suivre les Évangiles, afin de devenir parfaits à l’exemple du Christ. Imiter la vie du Christ dans Son amour et Son obéissance à Dieu le Père s’accompagne de la conscience de la finitude de la vie terrestre, ce qui nous oriente vers un avenir eschatologique10. Le Christ est donc au centre de la vie du religieux – d’un homme d’Église – d’un chrétien. L’essentiel n’est pas tant la fascination intellectuelle pour une figure que le reflet en soi de la manière de vivre du Christ. Imiter le Christ est le devoir fondamental du religieux. Son but est d’arriver au Père qui est aux cieux (voir Jn 14, 1nn). Le Christ a montré ce but dans Son enseignement et Ses actions. Sa vie a été l’accomplissement de la doctrine du Royaume du Père qu’Il avait Lui-même proclamée. «Le père Papczyński 7 Cf. ibid. 8 Cf. P. Andrzej Pakuła, Introduction, dans : Błogosławiony Stanisław Papczyński, Wejrzenie w głąb serca [Bienheureux Stanislas Papczyński, Regard au profond du cœur], (Inspectio cordis – plus loin IC), Wydawnictwo Księży Marianów MIC, Warszawa 2008, p. 9. 9 Ibid. 10 Ibid, p. 27.
20 prévient que le rejet de l’appel du Christ à Le suivre comporte le danger non seulement de mépriser la gloire que Dieu a préparée pour les disciples du Christ, mais aussi de mépriser Dieu Lui-même. Ainsi, celui qui pense qu’il obtiendra le salut et la gloire sans suivre le Fils de Dieu incarné est dans l’illusion»11. Le Fondateur des Mariens présente l’imitation du Christ comme intemporelle (sequela Christi) et exige une même relation entre le disciple contemporain et le Maître, comme définie dans les pages du Nouveau Testament. À ce stade, on peut tirer une première conclusion, à savoir qu’elle confirme l’hypothèse selon laquelle les tentatives contemporaines de rendre le catholicisme plus flexible ont leur fondement dans l’abandon de l’Évangile au profit de tendances de mode, sur fond idéologique, devant rendre le christianisme plus «actuel», facile et agréable, ce qui conduit à anéantir sa puissance vivifiante, dirigée vers l’éternité. L’aspiration à suivre le Christ vient de l’inspiration du Saint-Esprit. Il éveille le désir du cœur (desiderium cordis) d’imiter le Christ entier, paroles, actions allant jusqu’à l’amour héroïque tel que nous le voyons dans la Passion du Sauveur. Cette inspiration du Saint-Esprit dure pendant toute la vie du religieux, Il l’inspire et la soutient. C’est durant l’Eucharistie que la rencontre avec le Christ se fait le plus pleinement. C’est alors que le désir du cœur revit et que sont purifiés l’intention originelle ainsi que l’idéal d’une vie consacrée exclusivement au Christ. L’effort de l’homme n’est pas moins important ici : l’engagement consistant à rompre radicalement avec le péché et l›effort de suivre le Christ dans l’absence de péché, afin de vivre pour Dieu et Ses choses12. Le Père Papczyński suggère que la preuve authentique pour suivre le Christ est la conversion. Ici, il évoque l’image de Judas et du collecteur d’impôts Matthieu. Chacun d’eux a suivi l’appel du Christ à imiter Sa vie, mais on voit clairement la différence dans la manière de réaliser cet appel, la vocation. Le Père Fondateur exprime cela ainsi : «Considère que le témoignage de la vraie conversion est de suivre effectivement le Christ. Judas ne s’est pas converti, parce que même s’il suivait Jésus, il L’a traîtreusement accompagné, il L’a suivi empli d’hypocrisie et pensait à sa bourse d’agent. Tu peux le deviner, saint Matthieu a agi différemment. Il était, lui, véritablement disciple du Christ car, s’étant relevé, il L’a suivi. De quoi s’est-il relevé ? Du péché. Où a-t-il suivi le Christ ? À la pratique des vertus. Tu as ici une bonne règle pour suivre le Christ : relève-toi et 11 Ibid. 12 Ibid, p. 28.
21 suis-Le. [...] Lève-toi donc et suis-Le, car si tu ne te relèves pas, tu ne Le suivras jamais»13. Une rupture radicale avec le péché est la condition fondamentale pour suivre le Christ, qui résonne encore plus fortement dans l’appel du Fondateur des Mariens à prendre la croix et à se renier soi-même (cf. Mt 16,24). Sur base de ce passage de l’Évangile, le Père Fondateur oppose la manière de vivre présentée par le Christ à une vie vécue selon les aspirations du monde. Les attitudes qu’il faut rejeter en voulant mener une vie conforme à l’Évangile sont : la méchanceté, la vanité, l’envie et l’orgueil. Selon le Père Fondateur, imiter le Christ exige de mépriser le monde compris ainsi. Il remarque que suivre le Christ exige de rejeter tout ce que l’on possède ou que l’on pourrait posséder à l’avenir : les honneurs, les richesses, la respectabilité, la célébrité, et même les parents et la famille, il faut suivre le Christ fermement et résolument. «La totalité et l’intransigeance pour suivre le Christ devraient être le principe essentiel pour imiter le Christ dans la perfection. [...] Non seulement Il désire être imité, mais Il apporte également Son aide à ceux qui, liant leur vie avec Lui, s’efforcent de devenir semblable à Lui».14 Il est également intéressant de souligner que, si le renoncement au péché et au monde est déjà en soi une expression d’imitation du Christ, il ne constitue que la première étape. La perfection évangélique oriente le chemin vers d’autres pas, dont le but est de former en soi l’homme véritable, sur le modèle du Christ. Car imiter tout le Christ signifie se conformer à Lui, tant dans la relation avec Dieu le Père, qu’avec le prochain et avec soimême. En pratique, cela signifie de vivre en parfaite obéissance au Père, mourir à tout ce qui n’est pas Dieu, afin de vivre, comme le Christ, exclusivement pour Dieu15. De plus, c’est pratiquer l’amour envers le prochain, y compris des ennemis, amour dont la source se trouve dans le sacrifice de la croix du Christ. Un disciple du Christ doit, comme son Maître, brûler du désir de racheter tous les hommes, ne pas s’épargner lui-même pour leur salut. Enfin, la perfection religieuse se caractérise par une attitude adéquate envers soi-même, c’est-à-dire suivre le Christ afin que le disciple façonne sa propre personnalité de manière appropriée : par une action correcte et par 13 IC, p. 232. 14 Cf. P. Andrzej Pakuła, Introduction, dans : Błogosławiony Stanisław Papczyński, Wejrzenie w głąb serca [Bienheureux Stanislas Papczyński, Regard au profond du cœur], (Inspectio cordis – plus loin IC), Wydawnictwo Księży Marianów MIC, Warszawa 2008 pp. 8-10. 15 Cf. IC pp. 304-306, 398-401.
22 l’acceptation de la souffrance, ce qui signifie accepter consciemment ce qui arrive à l’homme d’une manière qui échappe à son contrôle. Le Père Fondateur se soucie de la stricte observance de la règle religieuse, de la pratique et du développement des vertus, de l’observation des conseils évangéliques et du service pour le salut et la sanctification des autres. Il n’hésite pas à appeler ses fils spirituels à entreprendre de multiples occasions de souffrance, telles que la mortification, l’injustice de la part des autres, le poids du travail. Selon le Père Fondateur, suivre le Christ conduit à rencontrer et à accepter sa croix (cf. Mt 16,24). Un véritable disciple du Christ portera la croix avec sérénité, courage et une sainte persévérance, ce qui peut être un antidote à la vision d’un catholicisme flexible16. Questions : 1. Quelle est ta conscience de soi - qui es-tu ? 2. Quelle est ta conscience de la création et du monde dans lequel tu vis et auquel tu es envoyé ? 3. Quelle est ta connaissance de Dieu et ta vision du ciel ? 16 Cf. P. Andrzej Pakuła, Introduction, dans : Błogosławiony Stanisław Papczyński, Wejrzenie w głąb serca [Bienheureux Stanislas Papczyński, Regard au profond du cœur], (Inspectio cordis – plus loin IC), Wydawnictwo Księży Marianów MIC, Warszawa 2008, p. 31.
23 TOMASZ NOWACZEK MIC Varsovie, Pologne Février 2023 Le gène de la miséricorde Au sujet de la guerre et de la paix Parole de Dieu : Lc 12, 49-53 Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. SOURCE Prière pour la béatification du Serviteur de Dieu Jānis Mendriks Seigneur Jésus-Christ, Tu as appelé Ton serviteur, le père Jānis Mendriks, dans la Congrégation consacrée à l›Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge Marie. Accorde, si c’est conforme à Ta sainte volonté, que nous puissions jouir le plus rapidement possible de sa béatification. Toi qui vis et règne pour les siècles des siècles. Amen, Dmitrijs Artjomovs, Serviteur de Dieu Jānis Mendriks, MIC, véritable homme et prêtre, PROMIC, Varsovie 2019 - Lettre 2 Le père Mendriks a écrit sa deuxième lettre à Jaunborne le 13 juillet 1950, quelques mois avant son arrestation. Il a adressé cette lettre à sa sœur
24 Weronika. Elle s’intitule : Heureux ceux qui souffrent, car ils seront consolés. Il écrit encore : «Ces paroles du Sauveur Lui-même peuvent réconforter chaque homme sur le chemin épineux de sa vie. Seul peut souffrir, et souffrir patiemment, l’homme en acquérant ainsi des mérites devant Dieu. Nul ne peut quitter cette vallée de larmes et passer dans l’éternité sans souffrir. Le Sauveur Lui-même est appelé Roi souffrant par le prophète. Sa Mère, la Vierge Marie, porte notamment le titre de Mère des Douleurs. Ne boirons-nous pas à la coupe dont ont bu le Sauveur et Sa Mère Immaculée, ainsi que de nombreux saints et d’autres personnes pieuses ? Saint Jean Bouche d’Or dit que la souffrance est plus précieuse que la capacité à faire des miracles. Si nous pouvions faire des miracles, nous en serions redevables à Dieu, alors que si nous souffrons, Dieu devient, en quelque sorte, notre débiteur. Les humains ont toujours souffert et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Il est doux de souffrir à cause de l’injustice humaine si tu sens que tu ne dois rien à personne. Mais même si tu souffres par ta propre faute, ton cœur se remplit alors d’une certaine paix, parce que tu sais que Dieu ne t’a pas rejeté, mais qu’Il veut que tu deviennes une offrande à cause des autres. Une chose est claire pour nous tous : toute souffrance se terminera un jour. La sagesse de Dieu est tellement grande qu’Il a trouvé le moyen de mettre des croix sur tous les chemins de la vie. C’est pourquoi il ne nous reste rien d’autre que d’être patients et confiants dans la sollicitude de Dieu. Il est très juste de répéter souvent : «Cœur Sacré de Jésus, en Toi je place mon espérance». Il faut que naisse une espérance infaillible dans le Sauveur, car l’homme trouvera alors la paix pour son âme blessée. C’est une très bonne chose d’offrir toutes ses difficultés dans la vie avec des intentions honorables, surtout pour les autres souffrants, afin que Dieu leur donne la force et que leur souffrance porte du fruit. Les gens ne devinent pas combien souffre celui qui leur a apporté une aide spirituelle. Qu’une telle croix de vie se transforme en bien, afin qu’un jour, lui aussi puisse travailler sa terre avec encore plus de succès. Moi je vis comme avant, dans les mêmes conditions, depuis longtemps déjà. Pour le moment, j’ai tout ce qui est nécessaire. Saluez de ma part toute votre famille et les autres parents, également de la maison de Smilgi, Vera et les autres. J.M. Jaunborne, le 13 juillet 1950.
25 MÉDITATION Léon Tolstoï écrit, dans les années 1863-1869, une de ses plus brillantes œuvres littéraires, un roman historique intitulé Guerre et paix. L’auteur y décrit trois événements importants de l’histoire russe du XIXe siècle : les guerres napoléoniennes, le soulèvement décabriste et la guerre de Crimée. L’écrivain russe est convaincu que l’histoire est régie par la fatalité, une force assez mystérieuse. Les exécutants de cette fatalité sont les masses humaines et le souverain qui parvient à les organiser afin de, par leur aide et avec eux, accomplir une mission historique. Tolstoï attribue ce rôle au tsar, qui, pour remplir la mission fatale, peut aller jusqu’à l’utilisation de la force. Pourtant, l’idée de guerre juste n’est pas étrangère à l’auteur de l’épopée nationale russe. S’appuyant sur l’Évangile, Tolstoï estime que la guerre n’a de sens que si elle est menée pour défendre la terre et le peuple. Il condamne la guerre possessive, menée pour satisfaire les ambitions du souverain, qui ne donne aucune chance de succès et de paix à long terme. L’image de l’âme russe se dégage du roman. L’amour fou, la fierté, l’ambition ne manquent pas. La jalousie, la méchanceté et la petitesse d’esprit ne manquent pas non plus. L’image de la condition de l’âme russe ne se trouve pas seulement chez Tolstoï. Parmi les nombreux écrivains et penseurs russes, il suffit de mentionner Fiodor Dostoïevski, qui caractérise parfaitement la condition spirituelle de ses contemporains, et pas seulement des Russes. Nous trouvons ses analyses perspicaces dans des œuvres et romans tels que Le Joueur, L’Idiot, Les Frères Karamazov, Crime et châtiment. Une vie de pauvreté, de jalousie, de mensonges, de paresse paralysante, d’exploitation, de mesquinerie, de souffrance mentale et physique, de crime non repenti, dont la conséquence et la punition seront en même temps un nouveau crime. Tout cela s’ajoute à la douleur d’un esprit qui cherche à tâtons la pitié. Et ainsi à travers les siècles. On peut avoir l’impression que la grandeur de la Russie, usurpée ou non, est sans commune mesure avec l’état de son esprit, qui ne s’efforce même pas de s’élever au-dessus du destin aveugle sur lequel, soi-disant, personne n’a d’influence. Mais qu’est-ce qui se cache sous le destin aveugle ? Quelle force, malgré de géniales intuitions spirituelles, pousse l’homme russe à faire les pires choix, qui sont source de souffrance pour lui-même et pour les autres ? D’où vient l’impuissance à faire le bien ? D’où vient la cruauté et le désir de tout dominer ? N’est-ce pas semblable à la condition humaine décrite par le célèbre père du désert, Évagre le Pontique, comme l’acédie, le démon de midi ? Évagre caractérise ainsi une si-
26 tuation dans laquelle on est, pour ainsi dire, soumis à un engourdissement complet de la psychique, à une impuissance de l’âme et du corps. C’est l’incapacité d’entreprendre une quelconque bataille pour soi-même, pour sauver la grandeur de l’humanité, qui ne peut se comprendre et s’accepter que grâce à une relation authentique avec quelqu’un qui est nettement supérieur à nous et pourtant proche, le Dieu personnel. L’apôtre saint Jacques enseigne : «D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre. Vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez pas ; vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs» (Jc 4, 1-3). La raison d’une mauvaise prière peut être une fausse idée de Celui à qui je prie. Le père Jānis Mendriks a personnellement éprouvé cet état inhumain, affrontant les oppresseurs du régime communiste russe. Inchangé dans son essence, le système du mal structurel s’est à nouveau manifesté le 24 février 2022. Le matin de ce jour-là a commencé la guerre barbare de la Russie contre l’Ukraine. Ce n’était d’ailleurs pas le seul événement qui apportait un malheur et une souffrance inimaginable aux personnes. Il suffit de penser à la Tchétchénie, à la Géorgie, à l’Abkhazie, à l’Ossétie du Sud et à la Syrie, avec Alep complètement massacrée, où on n’a pas épargné les gens. Les crimes impunis se vengent à maintes reprises et donnent lieu à de nouvelles tragédies, tels les meurtres de Raskolnikov dans le roman Crime et châtiment de Dostoïevski. En outre, l’année dernière, à la lumière de l’agression russe contre l’Ukraine, s’est manifesté, une fois de plus de manière flagrante l’échec de la culture occidentale ennuyée et fatiguée, qui, ayant coupé ses propres racines, ancrées depuis des siècles en Dieu, révélé dans le visage de Jésus-Christ, a commencé à croire qu’elle allait créer un homme nouveau, capable de se créer lui-même selon des idées arbitraires au sujet du sexe, de l’influence, de la propriété et du contrôle sur les autres. C’est de là que viennent les mythes dépourvus d’ethos : le mythe de la solidarité, de l’État de droit, du dialogue, du compromis, de la tolérance, de l’écologie, des droits de l’homme, etc. De plus, à côté du lancement de théories surréalistes, complètement détachées de l’expérience quotidienne des gens, on expulserait le plus volontiers de l’expérience et du langage humains non seulement la notion de péché, ce qui en réalité s’est déjà fait, mais également la notion de mal, sans parler de la négation de son exis-
27 tence. C’est uniquement un aperçu du problème qui a amené cette grande culture à un état d’acédie, d’impuissance spirituelle. Malheureusement, ces tentatives se font toujours d’abord dans une dimension individuelle, avant de prendre leurs formes institutionnalisées, habillées d’un vaste appareil de notions, de règlements, de règles et d’organes devant garder un nouvel ordre bureaucratique, construit en dehors de Dieu et de Sa loi. L’état d’acédie ne nous est pas non plus étranger, à nous, religieux. Nous savons trop bien que renoncer au radicalisme du témoignage donné de l’Évangile du Christ au profit de la médiocrité de la vie consacrée est une des raisons de la disparition actuelle des autorités parmi nous-mêmes, et indirectement – qui sait – dans la société au sens large. Heureusement, nous protègent de ce marasme spirituel des frères martyrs, y compris les martyrs du communisme. Ce sont des personnes qui ont pu résister au mal parce qu’elles ont fait confiance et se sont confiées à Dieu. Ces martyrs ont cultivé en eux une mentalité de miséricorde – «Jésus, j’ai confiance en Toi». Dans l’ouverture à l’Esprit de Jésus, ils ont eu le courage de donner leur vie pour Dieu et pour les hommes. Car, dans la mentalité de la miséricorde se trouve le don du courage d’annoncer l’Évangile, la confiance dans la toute-puissance et la bonté du Créateur, le témoignage indestructible de la vie, plus grande que la souffrance, le péché et la mort. C’est cette manière de vivre qui a façonné la génération de la miséricorde. On peut comparer la miséricorde à un gène spécifique, qui a été implanté pour de bien dans la génération élevée avec la biographie de sainte Faustine, de saint Maximilien Kolbe, de saint Jean-Paul II, et également de nombreux saints et bienheureux, parmi lesquels également des Mariens : saint Stanislas Papczyński, avec une imagination de la miséricorde allant jusqu’au purgatoire, qui a conduit le Père Stanislas à confier à Dieu ceux qui sont morts sur les champs de bataille de la Pologne de l’époque ; les bienheureux martyrs de Rosica, Antoni Leszczewicz et Jerzy Kaszyra, avec une imagination de la miséricorde leur permettant d’accompagner les gens jusqu’au derniers instants de leur vie, afin qu’ils puissent regarder la mort dans les yeux avec espoir et courage, et entrer ensemble dans la gloire du Christ, qui vient vers eux de l’avenir pour les y conduire ; et enfin, les candidats contemporains aux autels, tels, mentionné dans cette réflexion, Jānis Mendriks, Andrzej Čikoto, Fabian Abrantowicz, Vladas Mažonas, Eugeniusz Kulesza, qui, avec une imagination de la miséricorde, dans la terreur communiste, les maltraitances psychiques et physiques, ont résisté à la souffrance et, au milieu de la bestialité ont donné le témoignage de la dignité de l’homme, personne immergée dans la grâce et la bonté de Dieu.
28 La miséricorde dans le martyre – ex aerumnis carceris – mort lente à cause des tourments, de l’épuisement, des persécutions en prison ou au goulag. Bien que cela n’ait pas été une mort soudaine pour la foi, ceux qui l’ont vécue lentement étaient prêts à l’accepter. Leur disponibilité à accepter la souffrance conduisant à la mort était l’expression d’une foi suprême. La miséricorde contient un horizon de l’infini, qui brise la réduction humaniste à la temporalité et qui ouvre sur le ciel, vers lequel nous tendons tout au long de notre vie, là où le Christ est assis à la droite de Dieu. Enfin, la miséricorde vérifie la valeur de la culture dans laquelle nous vivons. Elle exorcise précisément toutes les idées soi-disant censées servir l’homme, et surtout un humanisme sans Christ qui, tentant d’apprivoiser le mal, cesse de pouvoir le combattre, sombrant ainsi dans une acédie poussant au crime. Le gène de la miséricorde a son incarnation. La Miséricorde Incarnée, c’est le Christ. La miséricorde témoignée, ce sont les disciples envoyés par le Christ, possédant son Esprit Saint qui, dans les moments d’épreuve, suggère ce qu’ils doivent faire et dire. Outre les disciples du Christ mentionnés ci-dessus, nous avons les hérauts contemporains de la Miséricorde Divine, une multitude de personnes ouvrant leur cœur, parmi lesquelles des témoins conscients, simples et humbles de l’amour miséricordieux de Dieu ainsi que ceux qui, depuis des décennies, ont grandi dans ses brumes et cherchent Dieu quelque peu dans l’obscurité ; Le trouvant souvent en leurs prochains, avec le temps en eux-mêmes. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est exactement de cette manière que Dieu a veillé sur Ses disciples, les accompagnant dans leur souffrance à Alep, en Tchétchénie, à une époque au Rwanda, dans l’Ukraine d’aujourd’hui et dans de nombreux autres lieux ténébreux de notre globe. Ces lieux et temps dramatiques sont des conférences – lectio divina – dans lesquelles Dieu révèle Son nom –Miséricorde. Il ne se lasse pas de nous et de notre péché. C’est Lui qui nous cherche, sans jamais nous condamner. Ses plaies sont la preuve de Son amour pour nous, pécheurs. C’est l’heure de la mort de Jésus, le moment de s’arrêter pour crier : «Jésus, j’ai confiance en Toi, ... pour Sa douloureuse Passion, sois miséricordieux pour moi et pour le monde entier !». Depuis l’époque de sainte Faustine, l’humanité marche consciemment sur les chemins de la miséricorde. En tant que Mariens, nous y avons notre petite participation. Nous savons que le père Józef Jarzębowski a parcouru le monde avec le Petit Journal de Sœur Faustine pour offrir finalement ce livre spirituel au monde. L’expérience spirituelle de sainte Faustine est son histoire personnelle de la Miséricorde de Dieu qui lit notre vie. Dans les événements dramatiques en nous et autour de nous, nous lisons le livre de
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